Il y a un moment qu'on a toutes vécu : on retourne le flacon, on lit quelques mots en latin impossibles à prononcer, et on repose le produit sans être plus avancée. Ou pire on l'achète quand même, parce que le packaging est vert et qu'il est écrit "naturel" en grand sur l'avant.
Sauf que "naturel", au sens juridique du terme, ne veut strictement rien dire. Aucun texte de loi européen ne définit ce mot appliqué aux cosmétiques. Une marque peut apposer "100 % d'inspiration naturelle" sur un produit contenant 80 % d'ingrédients de synthèse, sans enfreindre la moindre règle.
C'est là qu'intervient la liste INCI votre meilleure alliée, à condition de savoir la lire. Pas besoin d'être chimiste. Il suffit de connaître quelques règles simples, et d'apprendre à repérer les pièges que la concurrence se garde bien de vous signaler.
Qu'est-ce que la liste INCI, exactement ?
INCI signifie International Nomenclature of Cosmetic Ingredients. C'est un langage standardisé, commun à tous les pays de l'Union européenne, qui liste l'ensemble des ingrédients présents dans un produit cosmétique. Obligatoire en Europe depuis 1998, cette liste figure toujours au dos ou sous l'emballage souvent en tout petit.
Son principe de base est simple : les ingrédients sont classés par ordre décroissant de concentration. Ce qui est présent en plus grande quantité apparaît en premier. Concrètement, si votre crème commence par Aqua (de l'eau), puis Glycerin, puis Dimethicone (une silicone), vous savez que l'essentiel de la formule est constituée de ces trois ingrédients et que les actifs naturels vantés sur l'avant du flacon arrivent probablement bien plus loin dans la liste.
Les 5 à 6 premiers ingrédients représentent généralement entre 70 et 80 % du produit fini. C'est là que tout se joue.
Le code pour déchiffrer les noms : latin ou anglais ?
La première astuce concrète, celle qui change tout : la langue utilisée dans la liste INCI n'est pas un hasard.
- Un nom en latin (en italique ou non) désigne un ingrédient d'origine naturelle. Il correspond à la dénomination botanique de la plante. Rosa damascena = huile de rose de Damas. Cocos nucifera = huile de noix de coco. Butyrospermum parkii = beurre de karité.
- Un nom en anglais ou en termes chimiques désigne le plus souvent une molécule transformée ou synthétique. Phenoxyethanol (conservateur de synthèse), Dimethicone (silicone), Sodium Lauryl Sulfate (tensioactif agressif) ces noms-là n'ont rien de végétal.
Ce n'est pas une règle absolue certains ingrédients naturels ont aussi des noms anglais mais c'est un repère utile pour une première lecture rapide.
Le piège des 1 % : l'astuce que personne ne vous dit
C'est probablement le point le plus important de cet article, et l'un des moins relayés.
La règle du classement décroissant a une exception de taille : en dessous d'un dosage de 1 %, le fabricant est libre de classer les ingrédients dans l'ordre qu'il souhaite. Cela signifie qu'une huile essentielle précieuse dosée à 0,002 % peut légalement apparaître avant un conservateur chimique dosé à 0,8 %.
Résultat ? Il est tout à fait possible — et fréquent — de voir un produit valoriser en 4e ou 5e position un ingrédient star comme Rosa damascena ou Centella asiatica, alors que cet ingrédient est présent en quantité symbolique, bien en dessous du seuil d'efficacité réelle.
C'est ce qu'on appelle le marketing INCI : on met l'ingrédient glamour en avant dans la liste, on l'écrit sur l'étiquette, et le tour est joué. La formule n'en est pas moins synthétique pour autant.
À retenir : un ingrédient naturel présent après le 6e ou 7e rang, dans une formule longue, est vraisemblablement là pour les apparences. Ce n'est pas lui qui nourrira votre peau.
Les ingrédients "drapeaux rouges" à repérer en un coup d'œil
Pas question d'apprendre par cœur des centaines de noms. Voici les familles d'ingrédients synthétiques les plus fréquentes, identifiables par leur terminaison ou leur nom :
Les silicones : reconnaissables à leur terminaison en -cone, -conol, -siloxane ou -xane. Exemples : Dimethicone, Cyclopentasiloxane. Elles donnent une texture soyeuse mais forment un film occlusif plastique qui empêche la peau de respirer. Non biodégradables, elles s'accumulent dans les milieux aquatiques¹.
Les sulfates : Sodium Lauryl Sulfate (SLS) et Sodium Laureth Sulfate (SLES). Présents dans les shampoings, gels douche et dentifrices, ce sont des tensioactifs qui moussent mais dégradent la barrière cutanée avec une utilisation prolongée.
Les parabènes : tout ce qui se termine en -paraben : methylparaben, propylparaben, butylparaben. Ces conservateurs chimiques sont des perturbateurs endocriniens potentiels, identifiés dans plusieurs études scientifiques comme susceptibles d'interférer avec le système hormonal².
Les parfums de synthèse : listés sous les mentions Parfum, Fragrance ou Aroma. Ces termes génériques peuvent masquer des dizaines de molécules allergisantes ou irritantes non déclarées individuellement. À distinguer des parfums naturels comme les huiles essentielles, qui elles sont nominativement listées.
L'alcool dénaturé en tête de liste : Alcohol denat. est un desséchant puissant lorsqu'il figure parmi les premiers ingrédients. En faible quantité et en milieu de liste, il est moins problématique.
Les huiles minérales : Mineral Oil, Paraffinum Liquidum, Petrolatum. Issues de la pétrochimie, elles hydratent en surface sans nourrir la peau, et leur production est particulièrement polluante.
Ce que la liste INCI ne peut pas vous dire
Soyons honnêtes : la liste INCI est un outil précieux, mais elle a ses limites et les connaître, c'est aller encore plus loin dans votre lecture.
Elle ne révèle pas les concentrations exactes (au-dessous de 1 %). Deux produits peuvent lister les mêmes ingrédients dans le même ordre et avoir des formules radicalement différentes.
Elle ne dit rien de la qualité des matières premières. Une Rosa damascena peut provenir d'une culture conventionnelle traitée aux pesticides ou d'une distillation artisanale bio. Dans les deux cas, la liste INCI est identique.
Elle ne précise pas le mode d'extraction. Une huile végétale pressée à froid conserve tous ses acides gras et ses vitamines. Une huile raffinée à chaud perd l'essentiel de ses propriétés actives. Même nom INCI, efficacité très différente.
Elle ne renseigne pas sur le pourcentage bio global du produit. Un cosmétique peut contenir 10 % d'aloe vera biologique et 90 % d'ingrédients conventionnels ou synthétiques — et le mentionner sans mentir.
Les labels : le raccourci quand la liste est trop complexe
Face à la complexité de la lecture INCI, les certifications indépendantes sont votre deuxième ligne de défense.
Cosmos Organic et Cosmos Natural (anciennement Ecocert) sont les labels européens de référence. Cosmos Organic exige que le produit contienne au minimum 95 % d'ingrédients d'origine naturelle et au moins 20 % du total formulé en ingrédients certifiés biologiques (95 % sur les ingrédients végétaux)³. Les contrôles sont réalisés par des organismes indépendants.
Cosmébio est l'association professionnelle française qui certifie selon le référentiel Cosmos. Elle regroupe des marques engagées dans une démarche de transparence et de traçabilité.
BDIH (standard allemand) et Natrue sont également des labels fiables, reconnus à l'échelle européenne.
Attention : le logo AB (Agriculture Biologique) ne s'applique qu'aux produits alimentaires. Son utilisation sur un cosmétique n'a aucune valeur réglementaire et peut induire en erreur⁴.
Un dernier point important : l'absence de label ne signifie pas que le produit est mauvais. Les certifications ont un coût élevé, inaccessible à de nombreuses petites marques artisanales qui formulaient naturel bien avant que les labels existent. Dans ce cas, c'est la lecture INCI qui reprend ses droits — et une composition courte, dominée par des noms latins reconnaissables, reste un signal positif fort.
Les outils pour aller plus vite au quotidien
Vous n'avez pas toujours le temps de décortiquer 25 ingrédients en rayon. Quelques outils peuvent vous aider :
INCI Beauty : l'application de référence en France pour scanner les produits cosmétiques et obtenir une analyse ingrédient par ingrédient. Particulièrement utile pour identifier les controversés.
Yuka : très populaire, mais son algorithme simplifie parfois la réalité. Un score élevé n'est pas toujours gage de naturalité complète, et un score moyen peut masquer une formule globalement saine.
Le site de Rita Stiens (La Vérité sur les cosmétiques) : une ressource pédagogique dense pour comprendre chaque ingrédient dans le détail, rédigée par une journaliste spécialisée.
Ces outils sont des aides, pas des oracles. Ils vous donnent une première orientation ; votre regard, lui, s'affûte avec le temps.
En pratique : votre check-list en 5 gestes
La prochaine fois que vous prenez un produit en main, posez-vous ces cinq questions avant de l'acheter :
- Quels sont les 5 premiers ingrédients ? Ce sont eux qui composent l'essentiel de la formule. Sont-ils d'origine naturelle ou synthétique ?
- Les actifs "stars" vantés sur l'avant du flacon sont-ils bien placés dans la liste ? S'ils apparaissent après le 6e rang dans une longue liste, ils sont présents à titre symbolique.
- Y a-t-il des drapeaux rouges visibles ? Silicones, sulfates, parabènes, parfum/fragrance, huile minérale — repérez-les rapidement.
- La liste est-elle courte ou longue ? Une liste de 8 à 12 ingrédients est généralement le signe d'une formule plus épurée et plus transparente qu'une liste de 30 composants.
- Y a-t-il un label certifié ? Cosmos, Cosmébio, Natrue — leur présence vous dispense d'une analyse fine et garantit un contrôle indépendant.
La liste INCI ne ment pas. C'est le reste le packaging, les slogans, les emballages couleur forêt qui peut vous égarer. Prenez le temps de retourner le flacon. Votre peau, et votre sens critique, vous remercieront.
Sources et références :
¹ Silicones et environnement — Agence Européenne des produits chimiques (ECHA), évaluation des siloxanes cycliques, 2018. ² Parabènes et perturbateurs endocriniens — ANSES, rapport d'expertise relatif aux parabènes, mise à jour 2022. ³ Référentiel Cosmos Organic — COSMOS-standard AISBL, version 3.0, disponible sur cosmos-standard.org. ⁴ Label AB et cosmétiques — INAO (Institut National de l'Origine et de la Qualité), FAQ réglementaire sur l'utilisation du logo AB hors alimentaire.
Pour aller plus loin : l'application INCI Beauty et le site de référence La Vérité sur les cosmétiques de Rita Stiens.
